Au début je voulais vous parler d'Elisabeth Badinter, mais je n'ai pas encore lu son livre. J'ai fait un texte en partant des propos qu'elle avait notamment tenus sur France Inter, mais je pense que c'est un peu court, et avant de lui tomber dessus avec un gourdin ou des pétales de roses, je préfère terminer son ouvrage (bon, personne ne me l'ayant envoyé gracieusement, je me suis contenté de l'emprunter à la médiathèque...)
Bref, Elisabeth va attendre encore un peu.
Toutefois, elle m'a inspiré une réflexion que je m'étais déjà faite il y a un moment, et qui m'est revenue ces temps ci à la faveur (sic) d'un événement personnel.
Je parle de l'instinct maternel et de son existence. Au risque de choquer peut-être, je ne crois absolument pas en cet instinct maternel, ou plutôt je ne comprends pas ce que recouvre ce terme. J'ai un enfant, un seul, un garçon que j'aime plus qu'il ne saurait être aisé de décrire.
J'ai mis un certain temps à tomber enceinte de lui, presque 3 ans. Puis quand il a été conçu, je ne me suis aperçu de rien, pendant plusieurs mois : je n'avais aucun symptômes, et les anglais ont maintenu leur débarquement mensuel jusqu'au 6ième mois. Je me rappelle encore de mon mari à l'époque, qui se moquait de moi en train de faire abdos sur abdos pour aplatir ce ventre qui s'arrondissait sans raison....Je ne sentais rien de spécial. Jusqu'à l'arrêt (enfin !!!!) de mes règles ou je me suis dit « ça y est je suis enceinte peut-être ». Pas qu'un peu tiens....
Suis-je anormal de n'avoir pas eu ce tsumani émotionnel, lors de cette première grossesse, qui est censé vous indiquer ce qui se passe en vous ? Je ne sais pas. Les 3 derniers mois se sont passés tout aussi bien et vite, et l'accouchement a duré environ 2 heures, sans souci également. Cette nuit là il s'est passé un incident assez mémorable. Le petit ne m'a pas été donné immédiatement, il fallait le réchauffer. 2 heures après une sage femme vient et me remet un bébé pour le reste de la nuit. Je le regarde et je le trouve laid *shame on me* ! Pire, je ne ressens rien de particulier. Je me suis mise à pleurer de culpabilité : comment peut-on ne pas fondre immédiatement d'amour pour son enfant ? Le fait est que la sage femme est revenue en courant : l'enfant était celui d'une autre. Mon mari était encore auprès du notre... le lendemain quand j'ai enfin vu mon fils, je l'ai trouvé drôle et mignon et beau et gentil.
Alors, depuis je me demande : est-ce par absence d'instinct maternel que je n'ai pas immédiatement cherché à câliner l'enfant qui n'était pas le mien, ou bien au contraire est-ce mon instinct qui me disait de me méfier ? Je ne sais pas. Toujours est-il que je ne comprends pas ce terme d'instinct maternel. On aime l'enfant qu'on voit pour ce qu'il représente à nos yeux avant tout.
A chaque fois que j'ai eu un désir d'enfant, il était motivé par des raisons égoïstes : forcément on ne peut projeter un amour sur une personne qui n'existe pas encore, ce qu'on aime, c'est ce qu'elle va nous apporter quand elle sera là. Et « quand l'enfant parait » on l'aime pour les espoirs et les envies que nous portons pour lui. Ce n'est qu'au fur et à mesure de cette nouvelle cohabitation que se forme un nouvel amour, moins intéressé, construit sur la personnalité de ce petit être, sur ses rires, ses sourires, ses petites mains, ses réactions toujours émerveillées. L'amour grandit avec lui en somme. Ce n'est pas de l'instinct : c'est raisonné et construit.
Mais quand un enfant vous quitte avant même de naître, cette peine qui vous envahit, ce désespoir, est-ce de l'égoïsme ? J'ai entendu des justifications médicales bien pragmatiques : un enfant qui ne saurait être viable ne nait pas, la nature y pourvoit et lui évite la souffrance de naitre. Certes. On devrait être soulagé pour lui alors. Pourquoi se sentir dépossédée, vidée, inutile et désespérée ? Par égoïsme ? L'instinct dicterait d'accepter la perte, d'être soulagée que cet enfant n'ai pas creusé encore plus les fondations d'un nouvel amour pour mieux vous l'arracher.
Je ne sais pas ce que signifie l'instinct maternel, je sais simplement qu'à savoir qu'un être se développe en soi on se découvre des capacités d'amour infini, qu'on puisse ou pas serrer cet être dans nos bras. Quand il vous quitte avant même que d'exister, les bras se referment sur le vide et le désespoir, sans même savoir qui exactement l'on pleure et l'on regrette. Le vide, juste le vide, irremplaçable et implacable.
Oh ! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
Qu'il est d'autres anges là-haut,
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,
Qu'il est doux d'y rentrer bientôt;
Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
Une tente aux riches couleurs,
Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
Et d'étoiles qui sont des fleurs;
Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,
Où toujours, se laissant charmer,
On a les chérubins pour jouer et pour rire,
Et le bon Dieu pour nous aimer;
Qu'il est doux d'être un cœur qui brûle comme un cierge,
Et de vivre, en toute saison,
Près de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge
Dans une si belle maison !
Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère,
A ce fils si frêle et si doux,
Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
Mais aussi qu'il était à vous;
Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille,
Mais que plus tard on la défend;
Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,
D'un homme qui soit son enfant;
Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme
Que Dieu veut qu'on reste ici-bas,
La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,
Pour les douleurs et les combats;
Si bien qu'un jour, ô deuil ! Irréparable perte !
Le doux être s'en est allé !
Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
Que votre oiseau s'est envolé !
Victor Hugo - in Les Contemplations
(1802-1885)
