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  • La Maison des Epreuves - Jason Hrivnak

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    Faites-vous parfois de ces rêves qui ne sont ni des cauchemars ni à proprement parler des rêves agréables ? Pensez-vous parfois à votre enfance et aux différents choix qui vous ont conduit jusqu’à cette vie d’adulte aujourd’hui ? la vie c’est une chose étrange : on y arrive sans l’avoir demandé, on passe de l’enfance à l’âge adulte en suivant un chemin plus ou moins compliqué, tout ça sans autre sens parfois que celui que nous donne l’obligation sociale d’aller à l’école, d’apprendre des choses, ensuite de travailler, muni de ce savoir scolaire, puis de mourir, en ayant pour certains d’entre nous projeté dans cette vie d’autres enfants qui feront un chemin similaire.

    Pour en revenir aux rêves qui ne sont pas des cauchemars mais un peu quand même, je les vois comme une projection de ce qui aurait pu être, ou qui a été, dans un chemin parallèle ponctué de « si ». Peut-être que je me pose trop de questions, peut-être que je ne me contente pas suffisamment « d’être », peut-être que je cherche des questions à des réponses qui me plaisent. Peut-être que je me raconte des histoires et que j’aime que l’on m’en raconte : de belles, d’intenses et douloureuses histoires, qui seraient les réponses aux questions qu’on évite de se poser.

    Le livre de Jason Hrivnak, La Maison des Épreuves, est de ces recueils d’histoires qui ouvrent une porte cachée dans l’ombre de notre imaginaire. Cette porte qu’on évite, sous peine de sentir le cœur battre trop vite.

    Je me suis « administré » La Maison des Épreuves, exactement comme le souhaitait l’auteur.

    Qu’est-ce que ce livre ? Difficile de le réduire à une case : un roman d’initiation, un manuel d’Amour absolu, un guide pour ne pas mourir.

    Cela commence comme un roman classique. Le narrateur vient d’apprendre le suicide de son amie d’enfance Fiona. Dès lors il évoque le souvenir de cette amie et de leurs années d’enfance communes.

    Fiona l’a en quelque sorte choisi à l’école, et depuis ils ne se sont plus quittés, jusqu’au déménagement de la petite fille. Le lecteur découvre une amitié sans faille, une amitié qui fait des deux écoliers une seule entité, une seule respiration, le tout clos dans un univers sorti des fantasmes les plus sombres que l’on puisse imaginer. Cet univers est une protection, contre l’école, les camarades, contre la faible santé qu’on devine de Fiona, contre toutes les brimades que la vie peut amener à deux jeunes enfants. Cet univers est formalisé par les deux amis sous le nom de Terrain d’Essai. Cet endroit imaginaire est comme un monde d’épreuves où viennent ceux qui veulent confronter leurs peurs, leurs angoisses et la réalité de leurs désirs.

    Il s’agit vraiment d’éprouver. De comprendre ce que l’on est prêt à donner de soi pour réaliser un désir. Il s’agit aussi d’éprouver la force de ses sentiments, haine ou amour, et de s’abandonner totalement au sort.

    Ce Terrain d’Essai était l’œuvre commune du narrateur et de Fiona, qui en rédigeaient chacun des épreuves, les plus folles, les plus douloureuses et angoissantes les unes que les autres. Puis tout s’est arrêté au déménagement de Fiona. Après quelques tentatives de relation épistolaire, le lien entre les deux amis s’est étiolé, jusqu’à se rompre. Tandis que le narrateur avançait dans une vie d’adulte qui ne le satisfaisait pas, jusqu’au point de ne désirer qu’une vie sans événements et sans soubresauts, Fiona, elle, expérimentait les plus sombres folies de ce bas monde : alcool, drogue, errance et oubli de soi. Jusqu’au suicide, dans leur ancienne école, au plus près de ce qui symbolisait son amitié avec le narrateur.

    Cette première partie du livre explique la genèse de La Maison des Épreuves, et ce à quoi elle est destinée : aider ceux qui en ont besoin. Et c’est là que l’on bascule dans un tout autre livre. Après l’introduction, les sections I, II et III nous emmènent dans un labyrinthe d’événements et de personnages, avec comme soutien : vous, le lecteur. Chacune des trois sections décrit des situations, parfois morbides, romantiques, violentes, effrayantes, miraculeuses, sous forme de paragraphes numérotés (et même de QCM dans la section I)

    La narration est poussée dans des limites surréalistes, avec une adresse tant à Fiona, qu’à quiconque se soucierait de « sauver » quelqu’un. Car c’est le cœur du sujet : montrer à Fiona, et à qui en aurait besoin, qu’elle est vue, qu’elle existe, que sa propre traversée des épreuves a une signification. Les trois sections sont une succession de mondes et de situations oniriques aussi bien que bassement réalistes. C’est un labyrinthe dans lequel le lecteur pourrait se perdre, s’il ne reconnaissait les mêmes deux personnages, changeant de peau, de costumes, de vie et de désir, au fur et à mesure des épreuves. Il est facile d’identifier Fiona et le narrateur, qui se cherchent l’un l’autre au fil des tableaux, mais ce pourrait être vous, moi, n’importe qui. Je me suis vue endormie dans le verger des pommes blanches, errant à la recherche de mon premier amour, ou élaborant des stratégies de morts chaque fois plus horribles.

    Livre de chagrin et de consolation, la Maison des Épreuves, comme son nom l’indique, est destiné à éprouver, à montrer, et à illuminer dans le même temps qu’il nous plonge dans l’abîme. C’était une sorte de songe cauchemardesque à lire, mais libérateur, qui m’a rappelé  mon rêve à moi : celui d’une pièce blanche, silencieuse et vide de tout.

    Oui, le chagrin imprègne ses pages, mais aussi l’Amour et le désir d’enfance. J’ai ressenti ce livre comme un miroir de notre imaginaire d’enfant, protecteur et plein d’espoir. C’est autant une quête d’Amour et de compréhension qu’un manuel de psychothérapie à l’usage des malades de la vie.

    J'ai attendu ce livre, avant qu'il ne sorte ce début d'année, tant j'ai été admirative de ce qu'en disait son traducteur pour la France, Claro, sur son blog Le Clavier Cannibal.

    Si vous avez aimé La Maison des feuilles de Mark Z Danielewski, tout les livres de Thomas Pynchon, ou Le Tunnel de William H. Gass (d'ailleurs également traduit par Claro), foncez, lisez ce livre sans plus attendre. Si vous aimez être bousculé dans vos certitudes, ou simplement si vous êtes un vrai lecteur, curieux de tout, lisez-le aussi.

     

    La Maison des Épreuves – Jason Hrivnak

    Traduction de Claro

    144 Pages - 19€

    Éditions de l’Ogre

     

     

     Extraits :

     

    «Telle était l’économie de base du Terrain d’essai : la torture en échange d’un aperçu de ce que le cœur désirait. Nous concevions des épreuves dans lesquelles des garçons laids se faisaient aimer de jolies filles en se brisant les pieds avec un marteau.»

     

    «Passé la trentaine, j’avais transformé avec succès ma vie en une chambre silencieuse et proprette absolument exempte d’événements.»

     

    « La nouvelle de la mort de Fiona fit voler en éclats mon petit monde soigneusement construit. Suite à cela, je me surpris à regretter, ce qui ne me ressemblait pas, de n’avoir pas développé le genre de réseau interpersonnel sur lequel on est censé se reposer dans de telles circonstances. Cette distraction seule aurait été une bénédiction. Le fait est que j’avais plein de temps pour affronter le piège que je m’étais construit. Au départ, je vis une grossière incohérence dans le fait que la mort d’une personne que j’avais perdue de vue depuis si longtemps m’ébranle aussi profondément. Je n’avais pas compris que même les liens les plus négligés peuvent perdurer au fil des ans comme quelque chose de latent dans le sang. De fait, j’étais incapable de prédire la vague de productivité dans laquelle ces liens, une fois réactivés, me jetteraient. »

     

    « 8. Comme vous entrez dans l’adolescence, votre ami imaginaire aux yeux améthyste demeure votre seul compagnon sur terre. Préoccupés par votre absence d’intérêt pour les liens du sang, vos parents vous emmènent en balade jusqu’au lac. Un petit bateau à voile est amarré au quai. Vos parents hissent la voile et poussent le bateau vide sur les eaux. Ils vous disent que votre ami imaginaire est dans le bateau et qu’il s’en va pour toujours. Ils vous demandent de lui dire au revoir. Que décidez-vous de faire ?

    A. Sauter dans l’eau et nager pour rejoindre votre ami, dans le but de le ramener.

    B. Sauter dans l’eau et nager pour rejoindre votre ami, dans le but de s’exiler avec lui.

    C. Cacher votre visage dans vos mains et pleurer.

    D. Lui dire au revoir, comme on vous le demande. »

     

    « 7b. C’est au cours de ces premières années d’exil que votre sœur et vous avez inventé Clarion. Clarion est la ville des difformes. Ses rues et ses places grouillent des variations les plus saugrenues de la Nature sur la silhouette humaine et il n’y a pas deux habitants semblables par leur forme. Les philosophes de Clarion considèrent l’anatomie humaine conventionnelle comme une simple armature, un cintre sur lequel est suspendue, dans le cas de monstres, une forme plus singulière et plus noble. Si vos parents ou les autres villageois se promenaient dans cette ville, ils seraient des parangons de la plus grotesque laideur. D’autant plus que leur laideur est celle de la banalité. Dans quel domaine ou pour quelle spécialité les habitants de Clarion sont-ils réputés ? Sur quoi se fonde leur économie ? À quel point la lie de la ville est-elle sophistiquée et en quoi les notions de beauté conventionnelle figurent-elles dans leurs activités ? »