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gabriel garcia marquez

  • La cage aux oiseaux

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    On ouvre un livre comme on ouvre un univers inconnu, avec ses personnages, ses règles, ses secrets, que l’on va observer d’un œil extérieur.


    Et il y a des livres qu’on ouvre comme une cage aux oiseaux, pour laisser échapper une multitude de couleurs et de sentiments.


    La métaphore est un peu facile, concernant le roman dont je vais vous parler, Des Vies d’Oiseaux, de Véronique Ovaldé.

    Des-vies-d-oiseaux-Veronique-Ovalde.jpg


    C’est un roman que j’ai eu entre les mains il y a longtemps déjà, au moment de sa sortie, mais que j’avais gentiment rangé de côté quelques temps avant de le lire : j’avais feuilleté quelques pages au hasard, et je savais que ce récit allait être important pour moi.


    Je l’ai donc lu, avec énormément d’attentes, et toutes, presque, ont été comblées.
    Dans un pays imaginaire d’Amérique du Sud vivent une poignée de personnages, dans un univers fait de clichés et de séparation. Vida et sa famille habitent la colline Dollars, ce lieu protégé ou s’ennuient de riches familles.
    Un jour Vida et son mari font appel à la police parce que leur villa a été visitée par des indélicats, en leur absence. L’inspecteur Taïbo va s’occuper de cette enquête, à sa manière.
    Loin d’une enquête policière classique, Taïbo va se pencher sur la vie de ses gens, sur ce qui les retient, les fait marcher inlassablement. On découvre assez vite que c’est Paloma, la fille de Vida, et son étrange amoureux Alfonso qui occupent les maisons de la colline Dollars désertées par les propriétaires. C’est  un couple de coucou particulier qui change de nid, au gré des absences.
    Vida ne fait pas partie de cet univers de richesse ennuyée, elle vient d’ Irigoy, la lie de l’humanité pour les riches rapaces qui nichent en haut de la colline Dollars. Vida va se rappeler de ses origines, chercher à comprendre pourquoi Paloma rejette tant ses parents, d’où vient cette colère qui l’anime et comment combler l’ennui de sa propre vie.
    Avec Taïbo, c’est une enquête à la manière d’Hérodote qu’elle va accomplir, et découvrir ainsi les réponses aux questions qu’elle avait peur de se poser.
    J’ai adoré ce récit. J’y ai retrouvé cette écriture sud-américaine que j’aime tant, qui m’a étonné et ce fut comme un cadeau inattendu.
    Lire ses lignes, qui parfois me rappelait la folie toute particulière d’un Gabriel Garcia marquez par exemple, avec en plus une douceur mélancolique parfaitement maitrisée, fut une des plus belles expériences de lectures de cette dernière année.
    Nombre de ces mots, de ces phrases chantant un chant aléatoire, au rythme d’une ponctuation et de monologues si particuliers, ont atteint en plein cœur un universalisme parfait. L’universalisme auquel je tiens, qui montre qu’avec des mots et des histoires particulières, on peur accrocher les sentiments, les questions et les angoisses les plus équitablement partagées en ce bas monde.


    Compliqué d’en dire plus :) lisez le !
    En attendant, quelques extraits parmi mes préférés, que je dédie au jeudi citation de Chiffonnette :

    "Vida s’est dit que la première chose que l’on remarque chez quelqu’un qu’on voit nu pour la première fois, ou qu’on s’apprête à voir nu, c’est son odeur, vais-je m’habituer à cette odeur ? Et aurais-je d’ailleurs à m’y habituer ?
    Taïbo sentait les cascades et les marécages, la mangrove et la roche rouge du désert, il sentait la selle des chevaux, il sentait Liberty Valance et la tristesse chilienne, il sentait les pays que l’on quitte et le cuir qui s’est patiné.
    Il n’a pas paru surpris quand elle est arrivée dans sa chambre, la lumière était allumée, un abat-jour encore sous plastique posé sur la lampe de chevet et Vida s’est demandé si le plastique n’allait pas fondre, mais pourquoi avait-elle tant de pensées parasites à un moment aussi crucial, et lui il était en maillot de corps allongé sur le lit, il fumait, il était absent, ou alors il était vraiment là dans cette chambre de la maison culturelle d’ Irigoy, ce drôle d’endroit abandonné qui ne servait qu’à donner bonne conscience à qui voulait avoir bonne conscience, il y avait ces étranges tapis pendus au mur, des tapis qu’on ne met qu’au sol, mais ainsi pendus au mur on avait l’impression d’un chamboulement des volumes, et Vida a eu envie de les arracher en entrant dans la chambre de Taïbo, elle voulait qu’ils reprennent la place qui était la leur, peut-être Taïbo était-il vraiment là, allongé sur ce lit, impossible de le certifier, cet homme avait la possibilité d’être tout près de vous et très loin à la fois, c’était une sorte de qualité mélancolique, de qualité tragique, son absence  était palpable et douce, Vida aurait pu embrasser l’absence de cet homme, alors Taïbo s’est levé, il s’est levé pour l’accueillir, et c’était tout à fait cela, il l’accueillait et ce sont ses bras nus et secs et puissants qui l’ont accueillie, il est venu vers elle, il a fermé très posément la porte, et chacun de ses gestes étaient silencieux, Vida n’entendait que le bruissement de son sang à ses propres oreilles et elle était éblouie par la beauté de cet homme, par la justesse de cet homme, et il a parlé, mais ce devait être dans une langue qu’elle ne connaissait pas, elle n’a pas compris un mot de ce qu’il a prononcé, ça n’avait d’ailleurs aucune importance, dans ses rêves, elle ne comprend jamais ce qu’on lui dit et elle peine à trouver des repères, mais là elle avait accepté de marcher dans la tourbe avec lui, il l’a prise dans ses bras et il a passé la main sous son chemisier, et sentir la main de cet homme sur sa peau était une chose inconnaissable et inadmissible, jamais aucun homme depuis Gustavo n’avait posé la main sur sa peau, elle s’est souvenue de s’être dit un jour, disons qu’il y avait de cela cinq ans, qu’elle ne connaitrait plus un autre corps d’homme avant sa mort, elle y avait renoncé et elle s’était faite à cette idée parce qu’elle l’avait voulu ainsi, avait-elle toujours pensé, parce que c’était ainsi, il a chuchoté à son oreille et elle a compris qu’il disait qu’elle était très belle alors elle l’a laissé faire et il l’a soulevée, et elle était si pressée tout à coup de savoir à quoi il ressemblait nu, elle voulait voir son torse et son sexe et sa peau, et quelqu’un d’autre qu’elle, ou une certaine partie d’elle, celle qui se trouve toujours dans un coin du plafond et qui la regarde faire, ricanait et lui disait qu’elle ne serait pas fière le lendemain de tout cela, mais en attendant elle voulait juste ceci, la peau de cet homme, l’entièreté de sa peau, qu’aucun grain ne lui soit inconnu, il l’a soulevée et déposée sur le minuscule lit monacal et elle s’est dit, « Il ne faut pas qu’il me voit nue, il va  me trouver si vieille », elle a voulu éteindre la lumière et il a retenu sa main, il a secoué la tête, il a dit, « Je veux te voir », il l’a déshabillé, et elle était incapable soudain de faire le moindre geste, elle était paralysée, elle ne voulait que la peau de cet homme dont elle ne savait rien, elle ne savait même pas s’il vivait avec une femme, il parlait si peu de lui, et sentir ses seins contre le torse de cet homme était déjà une chose magnifique et inquiétante et elle était presque prête à ce que cela fût suffisant pour cette soirée mais comme visiblement il n’avait aucune intention de s’arrêter là elle a fermé les yeux pour ne pas voir le démon dragon dans l’angle du plafond et depuis combien de temps n’avait-elle pas fait l’amour avec un homme, c’était une chose si simple, elle a rouvert les yeux  et elle a cherché avidement sur le visage de l’homme sa propre nudité tandis qu’il cherchait la sienne ; cette avidité, cette maladresse ont fait place à l’étonnement  de découvrir leur intimité dévoilée, ces gestes qu’on ne devinait pas, ces caresses amorcées qu’on ne soupçonnait pas chez l’autre, et il s’est remis à pleuvoir, elle a entendu la pluie qui tambourinait contre les volets et qui plicploquait au grenier pendant qu’elle était sous cet homme et que le sexe de cet homme dont elle était en train de devenir très amoureuse (ce sont ces histoires d’ ocytocine et d’on ne sait quoi qui la rendait si triste et aimante et tendre), pendant que le sexe de cet homme était en elle, elle se fichait de ce que le docteur Kuckart aurait dit (quelque chose comme, « Méfiez-vous de la passion amoureuse, cette maladie mentale »), elle voulait juste que cet homme la complétât et la soulevât, dramatiquement, qu’il pressât sa queue dans sa bouche, que sa nudité fût complète et augmentée, et depuis combien d’années n’avait-elle pas mis la queue d’un homme dans sa bouche, la peau si lisse et tendue, sa texture et son sel ?"


    "Quand ils s’étaient quittés après ce moment passé dans le grand appartement avec vue sur les îles, quand il l’avait accompagnée jusqu’en bas de la colline Dollars, Paloma lui avait demandé si elle allait le revoir et il lui avait caressé les cheveux et embrassé les paupières puis il avait dit, « Bien sûr, maintenant tu es ma femme ».
    Et comment expliquer ce que cette phrase faisait résonner en Paloma. Théoriquement elle représentait tout c qu’elle rejetait depuis le jour où elle avait décidé de devenir un individu indépendant et de n’avoir jamais ni mari ni enfant.(…) Cependant quand Adolfo avait prononcé ces mots, quand Adolfo lui avait dit qu’elle était dorénavant sa femme, elle aurait volontiers tendu ses deux poignets vers lui afin qu’il les menottât et la gardât pour lui seul, et cette idée pour Paloma était dérangeante, inédite et séduisante."


    "Paloma lit tout le temps. Elle aimerait écrire. Elle le souhaite depuis toujours mais elle ne parvient pas à s’y atteler. Pas encore. Elle pense qu’il lui faudrait probablement lire des centaines de livres avant d’oser prendre la plume. C’est comme un apprentissage auquel elle s’astreint. Elle trouve des livres dans les maisons, il y a toujours des livres dans les maisons, parois ils sont relégués à la cave ou dans une chambre qui ne sert pas de chambre, mais le plus souvent, une pièce leur est réservée, personne ne les touche jamais, alors Paloma, dès qu’elle entre dans une maison où il existe une bibliothèque, s’enchante du programme à venir, elle songe que c’est la première fois de sa vie qu’elle est aussi heureuse et qu’elle ne pourra plus jamais l’être autant, elle goute chaque instant de cette existence, elle se dit, « Ne pensons pas à demain », elle ne veut pas vivre dans ce léger décalage, cette infime projection, qui a toujours empêché sa mère de vivre pleinement les événements les plus agréables. Paloma a des livres et son amour, elle pourrait vivre toute sa vie ainsi. Elle aime lire quand Adolfo est avec elle, elle fait « Mmmmh » quand il lui parle et de cette manière il sait qu’elle n’est pas vraiment là. Elle est quelque part dans ses pages, quelque part en Bolivie ou au Japon, Paloma a une prédilection pour les romans japonais, Adolfo ne peut pas lutter contre quelque chose comme ça, il s’assoit, il pose son pied abîmé sur un siège luxueux, il boit, il fume, et il regarde lire sa princesse. Il semble littéralement s’abreuver à sa contemplation, il dit, « Je suis impressionné par la beauté de tes cuisses », il scrute sa cambrure, et ne peut se lasser de voir ses cheveux, ses magnifiques cheveux qui créent d’infimes tornades sur les draps et dans son cœur."


    Des vies d'oiseaux - Véronique Ovaldé

    Editions de l' Olivier

    236 pages - 19 €