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Laëtitia - Ivan Jablonka

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La fin de l’été c’est aussi le début de la Rentrée Littéraire (avec des majuscules, parce qu’on aime ça).

Le premier livre sur lequel je me suis penchée, n’a pas été un roman, mais un essai, plus que ça encore « une quête de justice et de vérité », pour reprendre les mots de l’auteur.

Laëtitia, ou la fin des hommes, de Ivan Jablonka, m’aura fait vivre la plus intense expérience de lecture depuis longtemps.

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Autant le dire de suite, habituellement je fuis comme la peste tout ce qui s’apparente à du récit de fait divers, aux témoignages de victimes, parce que la plupart du temps ces récits sont plus voyeuristes que source de réflexion.

Là, j’ai été tentée, à force de lire des interviews de l’auteur, et de ressentir cette incroyable empathie qui transpirait de chacun de ces mots. Empathie et soif de justice pour cette jeune fille, Laëtitia Perrais, cette jeune femme qui n’est plus devenue qu’une victime à l’instant où son meurtre sordide a fait la une de l’actualité.

Ivan Jablonka a voulu lui restituer son identité, sa chair et sa réalité, et comprendre comment tout à convergé jusqu’à cette nuit fatidique ou un homme lui a ôté la vie, et de quelle façon.

Quand Laëtitia Perrais a vu le jour, aucune fée ne s’est penchée sur son berceau, au contraire il semblait qu’une malédiction s’attachait à lui faire expérimenter ce que la vie offre de plus difficile. Famille décomposée, père violent et alcoolique, mère battue et dépressive, placement très jeune en famille d’accueil, difficultés scolaires et sociales s’empilant sur ses épaules, et celles de sa sœur jumelle, tout cela Laëtitia a vécu avec, a fait avec et à fini par en tirer quelque chose de bon, une volonté de s’en sortir, d’être indépendante et fière de son travail. Voilà ce qu’elle était, une jeune fille sage et sérieuse.

Et un jour elle rencontre son meurtrier, un homme à l’opposé de tout ce qu’elle est, voleur, violeur, violent, une brute épaisse. Comment Laëtitia s’est-elle laissée convaincre de le suivre ne serait-e-ce qu’un instant ? Pourquoi cette jeune femme, effacée, timide, qui ne boit ni ne fume, a-t-elle abandonné ses principes et toute prudence, pour finir désintégrée entre les mains de son meurtrier ?

C’est cette vie avant la mort, avant le statut de victime nationale, que cherche à éclairer Ivan Jablonka. Le but de son récit n’est pas la simple analyse d’un horrible fait divers, il vise à rendre à Laëtitia Perrais sa chair et son âme. Le lecteur apprend à connaître Laëtitia, à travers les témoignages de sa sœur, de ses amis, de ses employeurs et des travailleurs sociaux qui ont jalonné sa courte vie. Laëtitia prend forme sous nos yeux, et c’est cette petite victoire d’Ivan Jablonka que je veux saluer. Le meurtrier de la jeune fille, en plus de lui avoir pris sa vie, de l’avoir démembrée, comme pour l’effacer un peu plus de la réalité, lui a aussi pris son image : Laëtitia Perrais n’était plus que la victime d’un sordide fait divers, avec pour héros un meurtrier dont je ne veux pas écrire le nom.

Ivan Jablonka a écouté la famille de Laëtitia, sa sœur, son avocate, son meilleur ami, pour des chapitres sur la vie de Laëtitia, des chapitres toujours très touchants, mais sans pathos, où chaque petit détail contribue à nous faire comprendre qui elle était. Même les pages sur son goût (générationnel) des SMS, fautes d’orthographe incluses, sont une manière de la comprendre, sans jugement. Ces récits du quotidien de Laëtitia alternent avec des chapitres destinés à nous faire comprendre les enjeux judiciaires de l’affaire, et les conséquences pour l’époque.

Par ailleurs, le travail d’enquête d’Ivan Jablonka éclaire cette frange de la population périurbaine dont parle aussi Christophe Guilluy, cette France périphérique, silencieuse et laborieuse, ce prolétariat qu’on ne doit plus nommer comme tel depuis qu’on ne sait qui a décrété la fin de la lutte des classes. C’est une France qui baigne dans la violence du monde : violence des inégalités sociales, violence économique, et violence des mots, jusque dans l’abjecte récupération politicienne qui a été faite de ce drame par l’ex président.

Est-ce que le but de cette vie sur Terre est de s’en sortir ? De juste faire en sorte de garder la tête hors de l’eau, pour à la fin mourir ? Est-ce que le but de cette vie sur Terre est de courir, toujours plus vite, pour rattraper ce que le destin de ta naissance t’a refusé ? J’imagine Laëtitia, essoufflée, fatiguée de cette course contre la fatalité, fatiguée de devoir s’en sortir à défaut de vivre, simplement, et cédant, pour un soir, à son fatum, comme un petit chaperon rouge allant à la rencontre du loup, histoire d’en finir, puisqu’après tout c’est son destin.

Cette fatalité épuisante, Ivan Jablonka l’aborde, tente de comprendre comment une jeune fille, qui avait traversé tant de difficultés, qui effectivement faisait tout pour s’en sortir, s’est finalement laissé attraper par la fatalité en quelques heures.

Vers le milieu de ma lecture, j’ai googlé le nom de Laëtitia, parce que je voulais mettre un visage sur cette vie qui défilait depuis quelques pages. J’ai reconnu son portrait, je me suis rappelée de l’affaire et de l’hystérie politico-judiciaire de l’époque. J’ai reconnu son portrait, mais j’avais oublié ce visage, si doux, et calme, presque retranchée de ce monde déjà. Jablonka l’historien ressuscite cette image, il la fait chair à nouveau, exploit mémoriel nécessaire.

Au-delà de la peine qu’on ressent à la lecture, il reste cette présence, qui flotte comme le fantôme qu’elle est maintenant.

Laëtitia Perrais a vécu, ne l’oublions pas.

 

 

Laëtitia ou la fin des hommes – Ivan Jablonka

Seuil, collection "La Librairie du XXIe siècle"

400 pages 21 €

Commentaires

  • Très beau billet qui marque ton retour ! Pour le livre, je ne pense pas le lire car je me sens un peu trop "proche" de cette histoire - tu le sais, je vis à Nantes et je connaissais bien les lieux (tous..) et puis cette affaire nous a tellement ébranlés ! Enfin, cela a eu un retentissement énorme sur mon lieu de travail qui à l'époque était lié à ces enfants .. Bref, un peu trop dur. Par contre, je suis ravie que l'écrivain ait redonné un visage à cette jeune femme et redonné une existence. Son portrait, je l'ai gravé dans ma mémoire depuis cette horrible nuit.

  • Le commentaire d'Electra est émouvant; c'est vrai, cette affaire a touché bien du monde, à des degrés divers, d'accord, mais tout de même. Hélas les pauvres petites n'avaient pas les mêmes cadeaux que d'autres enfants dans leur berceau au départ

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