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  • Herbe de bison et péroraison #2

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    Herbe de bison et péroraison #1


    « Vous m'emmenez où ? »


    La voix du jeune homme n'était que lassitude, mais au moins il avait quitté sa chaise.


    « Je ne sais pas encore.» La jeune femme, elle, gardait son ton insouciant, presque mutin.


    -Et votre prénom, c'est quoi ? On se parle depuis un moment...

    -Marine, comme le pull, au fond de la piscine.

    -Et moi c'est Erwan.

    -Je ne vous demandais pas votre prénom, ce n'est pas essentiel pour l'instant. Je ne vous connais pas après tout.

    -Justement, c'est pour ça, enfin on se présente quoi, non ?

    -Parce que votre prénom dit tout de vous ?

    -Non, bien sûr. Mais c'est encore un truc dont je suis certain, mon prénom.


    Marine gardait toujours ce sourire narquois, comme si elle se moquait de tout, de lui plaire, de le peiner. Erwan la détaillait, maintenant qu'ils étaient tout deux debout dans l'embrasure de la porte.

    Elle portait une robe noire, assez collante, qui laissait deviner son corps. Une robe d'une sobriété aussi impeccable que sa coupe, en tout cas à ce qu'il y connaissait.

    L'ensemble serait un peu sombre, sans cette paire d'escarpins couleur doré.


    Marine intercepta son regard :


    -Ce sont mes chaussures que vous regardez comme ça ? La couleur c'est champagne.

    On va se promener alors ?


    Erwan l'aida à remettre sa veste, et tout deux se dirigèrent vers la porte. Il continuait de la détailler. Une jeune femme brune, la trentaine peut-être. Ses escarpins claquaient contre le sol du bar.


    « Vous venez, Erwan ? » toujours ce ton légèrement moqueur, amusé.


    Dehors, l'air était tiède, une fin d'après-midi estivale, douce. Qui pourrait être douce s'il n'y manquait Marie.

    Marine, Marie. Des prénoms proches, mais pour le reste, elles semblaient différentes.

    Non. Si. Peut-être qu'au début Marine avait cette légèreté dans la voix, cette insouciance qui est toujours séduisante. L'insouciance s'était muée en indifférence.


    Ils marchèrent quelques mètres dans la rue.


    « Pourquoi m'avoir abordé ? » Erwan posait cette question pour la forme, histoire de ne pas laisser un silence gênant s'installer. Mais pas de gêne avec Marine : elle semblait aussi à l'aise que s'il s'agissait de se promener avec un vieux copain.


    -Disons que vous m'avez intrigué, à commander ces verres sans les boire. A rester presque immobile, l'air grave et triste. Et puis c'est une mauvaise habitude que j'ai, de vouloir secourir mon prochain, de m'intéresser à ce qui lui arrive.

    -Pourquoi serait-ce une mauvaise habitude ?

    -Parce qu'on finit toujours par en vouloir à celui qui nous a secouru, c'est dans l'ordre des choses.

    -Je ne pourrais pas vous en vouloir...

    -Attendez donc que je vous aide, avant de dire des bêtises. Et vous en dites des bêtises.

    -Des bêtises ?

    -Oui. D'abord qualifier Julien Clerc de bellâtre me donnerait presque envie de tourner les talons et de vous laisser vous débrouiller, mais je suis d'humeur compatissante aujourd'hui, vous avez de la chance. Et puis je n'ose imaginer les bêtises qui passent par votre tête au sujet de vous, Marie, de cet amour qui se termine. Je suis certaine qu'il y aurait de quoi ravir les scénaristes de « Feux de l'Amour ». La pire des bêtises c'est de se croire unique. Une autre encore est de penser que nos sentiments sont indépendants de nous. Vous voyez donc qu'en terme de bêtise, vous êtes assez fort.Et une autre bêtise encore : vous pensez que je vous drague, et qu'on finira par coucher ensemble.

     

    Erwan se prit à rougir et se mit à bafouiller : « non, pas du tout, je.. »


    -C'est mignon de rougir. Probable qu'on couche ensemble. Tout est fonction de l'humeur, des mots. Il faut oublier les bêtises et se concentrer sur les mots. Et puis c'est vrai que vous êtes beau, même non-rougissant.


    Elle partit d'un éclat de rire, et lui prit la main.


    -Venez, on va s'asseoir, là, sur ce banc. Un peu de lecture encore ? Bon, on va dire que vous n'avez pas le choix, d'accord ?

    -Oui.


    Erwan n'aimait pas l'inattendu en général, mais après tout, planifier sa vie avec Marie l'avait conduit à un mur.


    Marine reprit son recueil, et tourna les pages avec concentration, avant de déclarer d'un air triomphant : « Voilà !»


    Erwan s'assit près d'elle.


    -Alors, nous allons voir ce que Walter Scott pense de votre situation :


    L'Amour véritable est le don que

    Sous tout le firmament

    Dieu n'a fait qu'à l'homme

    Ce n'est pas le feu ardent de la fantaisie

    Dont les souhaits, aussitôt exaucés, s'envolent.

    Il ne vit pas dans le désir brûlant

    Ni ne meurt avec lui.

    C'est une sympathie secrète,

    Un maillon d'argent, un lien soyeux

    Qui dans l'âme et le corps

    Peut unir à jamais les cœurs et les esprits.


    True Love's the gift wich God has given

    To man alone beneath the heaven:

    It is not fantasy's hot fire,

    Whose wishes soon as granted fly;

    It liveth not in fierce desire,

    With dead desire it doth not die;

    It is the secret sympathy

    The silver link, the silken tie,

    Wich heart to heart, and mind to mind,

    In body, and in soul can bind


    "Quel rapport avec moi ? » La question fusa aussitôt le poème lu.


    - Le rapport ? Il est évident. Vous pleurez sur votre amour depuis un moment, et vous ne vous posez pas la question de la nature de cet amour ? Non, ça ne vous intéresse pas ?Je ne connais pas votre histoire ni cette Marie si précieuse. Mais je sais que vous n'arrivez pas à lui parler, et elle, n'a rien à vous dire. Où voyez-vous un quelconque lien spécial, une quelconque sympathie secrète ? »

    -On s'entendait bien au début...

    -Oh, s'entendre bien, cher Erwan, c'est facile, tant que la situation le permet, que rien ne vient vous mettre à l'épreuve, s'entendre bien est facile. Vous vous entendez bien avec votre boulangère, je suis sûre, ou vos collègues de travail... Ou même avec moi.Et puis, pourquoi êtes-vous si triste ? L'amour n'est pas une chose triste. Il ne le devrait pas en tout cas.

    -Vous feriez quoi ?

    -Moi ? J'irais dîner avec un charmant jeune homme, parce que j'ai faim !


    Marine se leva brusquement et lui prit la main, l'entraina avec elle :

    « Allons manger quelque part, et puis si vous êtes sage, cher Erwan, nous irons lire quelques pages chez moi ! Oh mon Dieu je me fais l'effet d'un pervers polymorphe qui propose à une innocente victime d'aller voir ces estampes japonaises ! Promis je ne vous ferais pas de numéro de charme entre la poire et le fromage ! Et puis, vous ne céderiez pas, vous êtes tellement amoureux, n'est-ce-pas ? »


    Elle semblait ravie de sa petite sortie et riait encore et encore.

     

    Erwan commençait à apprécier la situation, malgré sa bizarrerie. Marine était à la fois simple, désarmante et étrange aussi.

    Elle avait quelque chose d'attirant, en dehors de son physique bien sûr.

    Après tout, que craignait-il ? Au mieux, il passerait une agréable soirée avec une agréable jeune femme, au pire il finirait par coucher avec elle. Au pire... Pourquoi au pire ?

    Il se lança : « allons maintenant chez vous, je cuisinerai, ça me changera les idées, et vous me montrerez vos estampes, enfin vos bouquins ou ce que vous voulez. »


    Marine lui souriait, l'air toujours aussi amusé : « je vous préviens, un homme qui cuisine pour moi, je trouve ça très très attirant ! »


    Erwan esquissa enfin un sourire : « j'ai pas peur : on y va ? »