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  • Robert Desnos - Avent littéraire #9

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    Le souci quand on se lance dans une sorte de calendrier de ses poètes favoris, c’est se rendre compte qu’il y en a tant qu’on aime, tant qu’on ne peut choisir. À chaque fois, j’ai envie de dire, bêtement, c’est mon préféré. Les préférés sont nombreux et se bousculent aux portes de ma mémoire.

    Alors ce soir, encore un préféré, Robert Desnos, au destin aussi tragique que peuvent l’être les destins d’écrivains. Mort au camp de Theresienstadt, Desnos a été tant poète que résistant, jusqu’au dernier souffle.

    Voici deux de mes poèmes favoris, dont un que je me permets de vous lire.

     

    J’ai Tant Rêvé de Toi

     
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    J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
    Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
        et de baiser sur cette bouche la naissance
        de la voix qui m’est chère ?
    J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre
        à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
        au contour de ton corps, peut-être.
    Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
        et me gouverne depuis des jours et des années
        je deviendrais une ombre sans doute,
    Ô balances sentimentales.
    J’ai tant rêvé de toi qu’il n'est plus temps sans doute que je m’éveille.
        Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie
        et de l’amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi,
        je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres
        et le premier front venu.
    J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
        qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
        qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois
        que l’ombre qui se promène et se promènera allègrement
        sur le cadran solaire de ta vie.

     

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    Le Fard Des Argonautes

     

    Les putains de Marseille ont des sœurs océanes
    Dont les baisers malsains moisiront votre chair.
    Dans leur taverne basse un orchestre tzigane
    Fait valser les péris au bruit lourd de la mer.

    Navigateurs chantant des refrains nostalgiques,
    Partis sur la galère ou sur le noir vapeur,
    Espérez-vous d’un sistre ou d’un violon magique
    Charmer les matelots trop enclins à la peur ?

    La légende sommeille altière et surannée
    Dans le bronze funèbre et dont le passé fit son trône
    Des Argonautes qui voilà bien des années
    Partirent conquérir l’orientale toison.

    Sur vos tombes naîtront les sournois champignons
    Que louangera Néron dans une orgie claudienne
    Ou plutôt certain soir les vicieux marmitons
    Découvriront vos yeux dans le corps des poissons.

    Partez ! harpe éolienne gémit la tempête...

    Chaque fois qu’une vague épuisée éperdue
    Se pâmait sur le ventre arrondi de l’esquif
    Castor baisait Pollux chastement attentif
    À l’appel des alcyons amoureux dans la nue.

    Ils avaient pour rameur un alcide des foires
    Qui depuis quarante ans traînait son caleçon
    De défaites payées en faciles victoires
    Sur des nabots ventrus ou sur de blancs oisons.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Une à une agonie harmonieuse et multiple
    Les vagues sont venues mourir contre la proue.
    Les cygnes languissants ont fui les requins bleus
    La fortune est passée très vite sur sa roue.
     
    Les cygnes languissants ont fui les requins bleus
    Et les perroquets verts ont crié dans les cieux.
     
    — Et mort le chant d’Éole et de l’onde limpide
    Lors nous te chanterons sur la Lyre ô Colchide.
     
    Un demi-siècle avant une vieille sorcière
    Avait égorgé là son bouc bi-centenaire.
    En restait la toison pouilleuse et déchirée
    Pourrie par le vent pur et mouillée par la mer.
     
    — Médée tu charmeras ce dragon venimeux
    Et nous tiendrons le rang de ton bouc amoureux
    Pour voir pâmer tes yeux dans ton masque sénile ;
    Ô ! tes reins épineux ô ton sexe stérile,

    Ils partirent un soir semé des lys lunaires.
    Leurs estomacs outrés teintaient tels des grelots.
    Ils berçaient de chansons obscènes leur colère
    De rut inassouvi en paillards matelots...

    Les devins aux bonnets pointus semés de lunes
    Clamaient aux rois en vain l’oracle ésotérique
    Et la mer pour rançon des douteuses fortunes
    Se paraît des joyaux des tyrans érotiques.

    — Nous reviendrons chantant des hymnes obsolètes
    Et les femmes voudront s’accoupler avec nous
    Sur la toison d’or clair dont nous ferons conquête
    Et les hommes voudront nous baiser les genoux.

    Ah ! la jonque est chinoise et grecque la trirème
    Mais la vague est la même a l’orient comme au nord
    Et le vent colporteur des horizons extrêmes
    Regarde peu la voile où s’asseoit son essor.

    Ils avaient pour esquif une vieille gabarre
    Dont le bois merveilleux énonçait des oracles.
    Pour y entrer la mer ne trouvait pas d’obstacle
    Premier monta Jason s’assit et tint la barre.

    Mais Orphée sur la lyre attestait les augures ;
    Corneilles et corbeaux hurlant rauque leur peine
    De l’ombre de leur vol rayaient les sarcophages
    Endormis au lointain de l’Égypte sereine.

    J’endormirai pour vous le dragon vulgivague
    Pour prendre la toison du bouc licornéen.
    J’ai gardé de jadis une fleur d’oranger
    Et mon doigt portera l’hyménéenne bague.

    Mais la seule toison traînée par un quadrige
    Servait de paillasson dans les cieux impudiques
    A des cyclopes nus couleur de prune et de cerise
    Hors nul d’entre eux ,ne vit le symbole ironique.

    — Oh ! les flots choqueront des arètes humaines
    Les tibias des titans sont des ocarinas
    Dans l’orphéon joyeux des stridentes sirènes
    Mais nous mangerons l’or des juteux ananas.

    Car nous incarnerons nos rêves mirifiques
    Qu’importe que Phœbus se plonge sous les flots
    Des rythmes vont surgir ô Vénus Atlantique
    De la mer pour chanter la gloire des héros.
     
    Ils mangèrent chacun deux biscuits moisissants
    Et l’un d’eux psalmodia des chansons de Calabre
    Qui suscitent la nuit les blêmes revenants
    Et la danse macabre aux danseurs doux et glabres.

    Ils revinrent chantant des hymnes obsolètes
    Les femmes entr’ouvrant l’aisselle savoureuse
    Sur la toison d’or clair s’offraient à leur conquête
    Les maris présentaient de tremblantes requêtes
    Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses.

    — Nous vous ferons pareils au vieil Israélite
    Qui menait sa nation par les mers spleenétiques
    Et les Juifs qui verront vos cornes symboliques
    Citant Genèse et Décalogue et Pentateuque
    Viendront vous demander le sens secret des rites.

    Alors sans gouvernail sans rameurs et sans voiles
    La nef Argo partit au fil des aventures
    Vers la toison lointaine et chaude dont les poils
    Traînaient sur l’horizon linéaire et roussi.

    — Va-t-en, va-t-en, va-t-en qu’un peuple ne t’entraîne
    Qui voudrait le goujat, fellateur clandestin
    Au phallus de la vie collant sa bouche blême
    Fût-ce de jours honteux prolonger son destin !

     

    A demain !